Quand l'angoisse monte dès qu'on est seul
« Dès que je suis seul, l'angoisse monte. » « Je remplis mes journées pour ne jamais me retrouver face à moi-même. » « Je m'isole, et plus je m'isole, plus j'ai peur. » Ces phrases, je les entends régulièrement au cabinet. Derrière l'anxiété, la solitude subie ou le repli sur soi, il y a souvent un même fil rouge : la difficulté à être seul — non pas la solitude physique, mais cette incapacité à se sentir en sécurité avec soi-même, y compris au milieu des autres.
La solitude n'est pas le problème
Faire la distinction est essentiel. Être seul, ce n'est pas être isolé : on peut se sentir terriblement seul dans une foule, dans un couple, au milieu de proches ; et à l'inverse, certaines personnes vivent de vraies occasions d'être seules dans le calme. Ce qui rend le seul insupportable, ce n'est pas l'absence des autres — c'est l'absence d'une présence apaisante en soi.
Le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott a nommé cette aptitude la capacité d'être seul. Il s'agit de l'une des acquisitions les plus importantes du développement psychique : pouvoir rester apaisé en soi-même, parce qu'on porte en soi, depuis l'enfance, une figure rassurante qui continue d'agir même quand personne n'est là.
Le repli sur soi : une fausse protection
Quand cette sécurité intérieure manque, deux mouvements opposés apparaissent, parfois chez la même personne.
D'un côté, la fuite de la solitude : on multiplie les sollicitations, les écrans, les rencontres, pour ne jamais se retrouver seul. De l'autre, le repli narcissique : l'extérieur semble menaçant, on se retire, on se protège — mais ce retrait, au lieu d'apaiser, enferme. Winnicott observait déjà que notre époque, en perte d'individuation et de singularité, pousse à ce retrait défensif où l'autre est vécu comme une menace potentielle.
Le repli sur soi donne l'illusion d'un abri. En réalité, il coupe des ressources qui permettraient justement de reconstruire la sécurité intérieure. C'est le cercle de l'anxiété : plus on se replie, plus le monde paraît dangereux ; plus il paraît dangereux, plus on se replie.
D'où vient cette sécurité intérieure ?
Elle se construit très tôt. Pour Winnicott, la capacité d'être seul repose sur l'existence, dans la réalité psychique de la personne, d'un bon objet intériorisé : l'expérience répétée, dès les premiers temps de la vie, d'un entourage suffisamment fiable et rassurant. Le psychanalyste André Green a décrit un mécanisme voisin : quand le lien précoce est fiable, l'enfant conserve en lui une image apaisante — un « cadre hallucinatoire positif » — qui le rassure même en l'absence de la figure d'attachement.
Deux précisions importantes pour se déculpabiliser : il ne s'agit pas d'un objet « parfait », mais « suffisamment bon » (good enough). Il n'existe ni mère parfaite ni père parfait — le parfait, d'ailleurs, se détruit de lui-même dès qu'il apparaît. Ce qui compte, ce n'est pas la perfection, mais la répétition d'expériences satisfaisantes et fiables, qui édifient peu à peu la confiance en un environnement favorable.
Pourquoi l'angoisse, et parfois la dépression
Quand ce socle intérieur est fragile ou s'est fissuré, le psychisme se défend comme il peut. Winnicott décrit la capacité d'être seul comme une relation apaisée au moi. À l'inverse, quand les forces psychiques sont désaccordées — élan de vie d'un côté, pulsions de destruction de l'autre, sans lien entre elles — l'excès non apaisé devient source d'angoisse. Ce désaccord peut nourrir l'anxiété permanente, puis la dépression, parfois plus grave encore : l'énergie se retourne alors contre soi, dans le retrait et l'annulation de soi.
On le voit dans certaines dépressions profondes : l'ombre d'un objet aimé et perdu pèse sur le psychisme, le monde intérieur devient vide ou menaçant — ce que Green nomme l'« hallucination négative ». Le travail psychique consiste alors à faire ressurgir le bon de l'objet : retrouver la mémoire des liens qui ont porté, pour reformer ce cadre intérieur rassurant et pouvoir de nouveau se projeter vers l'extérieur.
Comment la thérapie peut aider
C'est précisément là que la psychothérapie prend sens. La relation qui s'établit entre le patient et le thérapeute — la relation transférentielle — offre un espace privilégié où cette expérience de sécurité peut, à deux, se réélaborer. Le patient s'appuie sur ce lien le temps nécessaire pour construire de la solidité intérieure.
Le but n'est pas de créer une dépendance, mais l'inverse : un jour, le patient quitte le cabinet en sachant que ce lieu existe toujours et qu'un retour est toujours possible. Ce simple savoir, écrit Winnicott, offre une sécurité durable — c'est le bon objet intériorisé à l'œuvre.
Sortir du repli passe aussi souvent par un chemin bien décrit par la psychanalyse : la sublimation. Après le retrait sur soi, un temps nécessaire, le psychisme se réorganise et détourne cette énergie vers des créations, des projets, des liens — vers la vie, en somme.
En résumé
Quand être seul devient insupportable, ce n'est pas un défaut de caractère : c'est le signe qu'une sécurité intérieure n'a pas pu se construire, ou s'est brisée. L'anxiété, la solitude subie et le repli sur soi en sont les symptômes les plus fréquents. La bonne nouvelle, c'est que cette capacité d'être seul peut se reconstruire — et qu'elle se reconstruit rarement seul. C'est précisément l'espace que propose la psychothérapie.
Article inspiré des travaux de Donald W. Winnicott (« La capacité d'être seul ») et d'André Green, adapté pour les patients.