Par définition, la phobie est inexplicable, et c’est bien ce qui fait le caractère irrationnel de la peur qui est ressentie. À contrario, la peur a une explication rationnelle, liée à un événement traumatique qui a été vécu par le sujet. Le sujet peut surmonter sa peur ou accepter de ne pas la dépasser, pour une raison ou pour une autre qui lui apparaîtra logique et légitime. La phobie, dont la raison n’est pas consciente, appartient à une problématique psychique refoulée dans l’inconscient et incontrôlable par le sujet : c’est bien ce qui fait sa particularité et handicape l’individu dans sa vie quotidienne. En d’autres termes, la peur a une raison consciente, que la phobie a enfouie dans l’inconscient, c’est-à-dire refoulée. Au fait, « phobogène » veut dire « agent de phobie », c’est-à-dire la pensée ou la situation qui va déclencher la phobie. Sur la différence entre peur et phobie, Paul Denis écrit dans son ouvrage de 2011 : « La phobie est une peur irrationnelle, donc une crainte excessive, maladive de certains objets, actes, situations ou idées. C’est ce caractère déréel qui distingue cliniquement une “phobie” d’une “peur”. La peur, elle, est liée à un danger perçu de façon réaliste ou à une expérience traumatique antécédente. »
La phobie et l’angoisse
La phobie est une peur sans raison réelle. Elle traduit une angoisse indicible, difficilement conscientisable, puisque justement elle est refoulée dans l’inconscient. En 1933, S. Freud écrit que « le développement d’angoisse est antérieur, la formation du symptôme postérieure, comme si les symptômes étaient créés pour éviter l’irruption d’angoisse ». En effet, l’angoisse, dans le symptôme, va protéger contre l’insatisfaction affective, pulsionnelle, refoulée dans l’inconscient. Donc il y a eu une situation, puis l’angoisse, ensuite la formation du symptôme, c’est-à-dire la phobie, qui vient protéger de l’angoisse. Toujours dans le même article (1933), S. Freud écrit que « c’est l’angoisse qui produit le refoulement et non, comme nous le pensions, l’inverse, et une situation pulsionnelle redoutée remonte, au fond, à une situation de danger extérieur ». En d’autres termes, S. Freud nous dit qu’un fait de la réalité extérieure du sujet a produit une réaction émotionnelle si forte et si angoissante pour lui que le mécanisme psychique de défense inconscient du moi s’est automatiquement enclenché pour refouler ce fait ou cette situation dans l’inconscient. Ce mécanisme a ensuite pris pour cible symbolique une autre situation ou un autre objet phobogène de la réalité extérieure, pour représenter, projeter, la peur qui avait été refoulée. C’est bien ce parcours psychique assez compliqué qui fait que la source, l’origine et le fait ou la situation sont incompris, donc irrationnels.
Prenons un exemple unique qui ne peut pas être associé à un autre cas particulier, ce qui, dans le cas contraire, serait une erreur. À 10 ans, Victor fait sa rentrée des classes normalement. Au bout de trois jours, il refuse d’aller au collège, prétextant que l’ambiance est angoissante et qu’il ne supporte pas d’être enfermé huit heures par jour avec d’autres jeunes dans une salle, avec des profs plus ou moins sympathiques. Une semaine après, Victor refuse toujours, et ainsi de suite pendant des semaines. Une enquête a été faite par le psychologue scolaire, qui a diagnostiqué que Victor était victime d’une phobie scolaire : la source restait inconnue puisqu’il n’avait été ni violenté, ni racketté, ni rejeté, etc. Plusieurs séances de psychothérapie ont permis de comprendre que cette situation apparemment banale avait fait ressurgir, symboliquement et inconsciemment, chez l’enfant, un traumatisme psychique beaucoup plus ancien : une séparation insupportable à cette époque, durant laquelle la maman avait été mise en danger.
La phobie et ses manifestations anxieuses
Nous comprenons que la situation ou l’objet phobogène symbolise et protège d’une angoisse qui a été si insupportable pour le sujet à l’époque, et qui a été refoulée aux oubliettes dans l’inconscient. C’est la représentation anticipée — c’est-à-dire l’image psychique ou imaginaire que le sujet se fait de l’objet ou de la situation — qui va déclencher une alerte, c’est-à-dire une manifestation anxieuse, qui pourrait s’amplifier si le sujet se retrouvait dans ladite situation. En 1895, S. Freud avait déjà analysé le comportement anxieux du sujet phobique en proie à l’objet phobogène : « On ne trouve jamais autre chose que l’état émotif, anxieux, qui par une sorte d’élection a fait ressortir toutes les idées propres à devenir l’objet d’une phobie. » Ainsi, l’idée anticipée de se retrouver dans telle ou telle situation provoque une manifestation anxieuse : celle de devenir l’objet de l’objet phobogène. En ce sens, l’objet phobogène devient l’agresseur du sujet. Dans le même article de 1895, S. Freud écrit : « Dans le cas de l’agoraphobie, etc., on rencontre souvent le souvenir d’une attaque d’angoisse, et en vérité ce que redoute le malade, c’est l’événement d’une telle attaque dans les conditions spéciales où il croit ne pouvoir y échapper. »
Par exemple, Pierre n’a pas peur de prendre sa voiture, mais l’idée de se retrouver dans la situation de conduire sur l’autoroute, sans pouvoir en sortir en cas de crise de panique, représente pour lui un tel danger anticipé qu’il ne peut pas s’y résoudre. En revanche, il conduit très bien sur les routes nationales et en ville.
La phobie et sa symbolique
Que ce soit l’école, l’autoroute et bien d’autres situations, la peur est dite irrationnelle car jamais rien d’extraordinairement grave ne s’y est passé. Mais alors, pourquoi avoir peur de l’eau (hydrophobie) alors que jamais rien ne s’est produit de grave à cet endroit ? Pourquoi avoir peur de conduire sur l’autoroute (dérivée de l’amaxophobie) alors que le sujet n’y a jamais vécu de traumatisme ? Pourquoi avoir peur de la foule (ochlophobie) alors qu’aucun incident ne s’est jamais produit dans ce cas ? Pourquoi avoir peur de prendre l’avion (aviophobie) alors que jamais rien ne s’est produit dans cette situation ? Pourquoi avoir peur des espaces publics (agoraphobie) ? Pourquoi être angoissé à l’idée d’être enfermé dans un petit espace comme l’ascenseur (claustrophobie) ? Etc.
La phobie est une peur irrationnelle qui va trouver son explication dans la symbolique enfermée dans la situation ou l’objet phobogène. La symbolique que renferme la phobie est liée à l’angoisse inconsciente produite par un conflit émotionnel lors d’une situation refoulée dans l’inconscient, et qu’il s’agit de comprendre en dévoilant rationnellement le sens de ce qui n’a pas été dépassé, accepté par le sujet. On ne peut pas faire de l’objet de la phobie une généralisation, car celui-ci a une signification très personnelle pour le sujet. On pourrait parler d’une association inconsciente particulière et significative qui ferait surgir le sentiment de peur chez l’individu.
Les situations de Victor et de Pierre, données en exemple plus haut, sont liées à leur propre histoire de vie et ne peuvent en aucun cas servir de cas généraux : pour d’autres patients, la phobie peut avoir une tout autre signification.
Par exemple, Lucile avait une phobie de l’autoroute. La symbolique de la phobie se retrouvait dans son impossibilité à se détacher affectivement et psychiquement de son cocon familial, l’autoroute représentant le détachement définitif et sans possibilité de retour.
Bien d’autres symboliques inconscientes, propres à la personne, sont évoquées dans chaque cas et demandent une recherche précise qui repose sur l’histoire de vie du patient.
Nous avons tous été phobiques
Oui, nous avons tous été phobiques dès notre plus jeune âge. Il n’est pas rare de nous rappeler quelques souvenirs des peurs irrationnelles que nous avons pu vivre lorsque nous étions enfants : peur du noir, de la porte fermée, du crocodile sous le lit, du loup, des chevaux, des toilettes, des caves, etc.
Par exemple, Christophe se rappelle que, lorsqu’il devait avoir 5 ou 6 ans, il ne pouvait pas s’endormir sans que la porte de sa chambre soit fermée, alors qu’apparemment, ou de mémoire, jamais rien en rapport avec cela ne s’était déroulé. Aujourd’hui, Christophe est gardien de sécurité. Est-ce un hasard ? Il ne le sait pas lui-même.
Oui, nous avons tous été phobiques de quelque chose d’inexplicable qui n’est plus dans notre vie actuelle : ce ne sont que des souvenirs. Mais ces souvenirs peuvent rester inscrits dans l’inconscient par refoulement, ou au contraire l’émotion de peur du souvenir peut s’évanouir avec le développement psychique de l’enfant et rester comme un souvenir ancien et apaisé.
La phobie et ses stratégies inconscientes
Paul Denis, dans son ouvrage de 2011, écrit que « trois stratégies inconscientes peuvent se mettre en place pour lutter contre les phobies et gérer les difficultés qu’elles génèrent : (1) l’évitement des situations phobogènes, (2) la transformation de la phobie en “philie” (aimer) et (3) la négation de la phobie à travers les conduites contre-phobiques ». Les stratégies inconscientes sont comme des automatismes mis en place à notre insu, qui se déclenchent lorsque la situation phobogène apparaît ou est évoquée : des sortes de réflexes de comportements et d’émotions de peur.
La phobie et sa stratégie d’évitement
Elle est certainement la plus fréquemment utilisée, et elle fait la souffrance de beaucoup de personnes. Ce mécanisme crée des contraintes de vie qui entravent le sujet dans son quotidien : il se sent en marge des autres. Dans ses recherches, S. Freud écrit en 1926 que « tant que nous étudions la tentative de fuite du moi, nous restons à distance de la formation du symptôme. Le symptôme est la fuite de la motion pulsionnelle lésée par le refoulement ». En d’autres termes, ce qui handicape le sujet, c’est bien de se mettre à l’écart de tout ce qui pourrait faire surgir son angoisse.
Hervé disait qu’il s’empêchait de vivre normalement : il restait cloîtré chez lui, en évitant de se retrouver dans des situations sociales qui le mettraient dans l’insupportable situation de sentir le regard des gens se poser sur lui.
C’est certainement ce qu’on pourrait appeler une anxiété sociale associée à une blemmophobie. Bien d’autres évitements d’objet et de situation contraignent le sujet à s’écarter de son propre désir, qui pourrait lui offrir la satisfaction.
Voici l’exemple de Sabine, 20 ans, qui est dans une stratégie d’évitement. Depuis l’âge de 15 ans, Sabine est victime de blemmophobie, qui est la peur du regard et du jugement de l’autre. Sa phobie la contraint à rester chez elle ; elle s’écarte de toute amitié potentielle, à part une amie de son âge qu’elle connaît depuis très jeune. Les parents de Sabine ont eux-mêmes été contraints de prendre en charge les études qu’elle fait par correspondance. Sabine est en psychothérapie depuis 12 mois.
La phobie et la stratégie philie
En grec, « philia » veut dire amour, s’opposant à « phobos » qui veut dire peur. Cette stratégie se retrouve surtout chez l’enfant, qui a la capacité de dépasser sa peur en apprivoisant progressivement l’objet phobogène. Comprenons que cette stratégie est plus liée à la rassurance et à la confiance en soi, qui font le développement psychique de l’enfant. Paul Denis (2011) écrit : « La plupart du temps, les “petites phobies” apparues au cours du développement s’estompent du fait de l’enrichissement des moyens psychiques de l’enfant et de la conquête de ses aptitudes corporelles qui en font disparaître la nécessité. » On peut donc comprendre que l’environnement familial de l’enfant permettra à celui-ci de dépasser sa peur irrationnelle ou, au contraire, de l’installer de façon plus durable. Paul Denis (2011) écrit au sujet de ces phobies infantiles que l’insécurité affective peut en être le terreau : « Dans les observations cliniques, on constate la grande fréquence d’un climat d’insécurité affective comme toile de fond, ou circonstance préalable, à l’apparition d’une phobie infantile. Une séparation inopinée d’avec la mère, des absences très répétées de celle-ci, la naissance d’un puîné. Tout ce qui peut compromettre l’organisation du tissu relationnel de l’enfant et le système d’équilibre affectif qu’il a mis en place est de nature à favoriser l’angoisse et la survenue éventuelle d’une phobie. »
Le cas de Mathieu, 6 ans, en est l’exemple. Il était fils unique jusqu’à il y a 2 ans, avec la naissance de sa sœur Juliette. Jusqu’à l’âge de 4 ans, Mathieu était en lien très fort avec sa maman. Depuis la venue au monde de Juliette, il fait des cauchemars à répétition. Il exige que la porte de sa chambre soit ouverte et ne peut s’endormir sans lumière allumée, prétextant sa peur du noir. Il ne le faisait pas avant.
La phobie et le comportement contre-phobique
Elle est, comme son nom l’indique, celle qui vient contrer la phobie d’une façon pulsionnelle, en faisant abstraction du conflit émotionnel ressenti, c’est-à-dire l’angoisse. L’effort psychique est considérable. Par exemple, avec la phobie de l’autoroute, le sujet va se dire : « Je n’ai pas peur d’y aller ; d’ailleurs, il ne peut rien m’arriver, je suis bien plus fort que cela… » Le sujet nie son émotion de peur, il nie son angoisse, il nie son conflit interne, il affirme sa toute-puissance. Cette conduite contre-phobique excessive peut donner lieu à des conduites dangereuses pour soi et pour l’environnement du sujet : c’est une forme de fuite en avant. P. C. Racamier, R. Diatkine, S. Lebovici, P. Paumelle écrivent en 1970 que « le type contra-phobique consiste à nier la peur et à faire sans arrêt comme s’il n’en existait jamais ; les institutions organisées d’après ce type de défense sont irrésistiblement conduites à nier en pratique l’existence de la maladie ».
Dans la conduite contre-phobique, le sujet va s’opposer à sa phobie en s’obligeant à se mettre dans des situations qui seront valorisées par l’environnement. Albert Ciccone et Alain Ferrant (2015) rappellent que « les conduites contra-phobiques — par exemple se lancer dans des activités aériennes de voltige pour contrer l’angoisse du vide — soulignent à grands traits les soubassements d’angoisses qui les motivent. L’angoisse d’être découvert peut être contrée par une recherche systématique de visibilité publique. La honte d’être vu est alors traitée par une exhibition de soi constante ». Les conduites contre-phobiques contournent les raisons profondes de la phobie et enferment le sujet dans des comportements qu’il adoptera au quotidien. Dans le même ouvrage, Albert Ciccone et Alain Ferrant (2015) écrivent que ces conduites mènent à « des logiques de contournement qui s’auto-entretiennent et gagnent un statut syntone au moi. Ces logiques de contournement deviennent alors déterminantes pour l’existence du sujet, orientent ses choix, ses conduites, sans qu’il puisse toujours repérer leur aspect réactionnel ».
Exemple de conduite contre-phobique : lorsqu’il était enfant, Olivier rougissait ; les enfants se moquaient de lui et les adultes faisaient des réflexions condescendantes à son égard, ce qui ne faisait que renforcer sa honte et sa culpabilité. À l’âge de 20 ans, Olivier était devenu éreutophobe (la peur de rougir). Pour contrer sa phobie et la faire disparaître, il a décidé de se confronter au regard de l’autre et d’en faire son métier. Aujourd’hui, c’est un comédien apprécié et reconnu du grand public.
La phobie et l’objet contre-phobique
Serban Ionescu, Marie-Madeleine Jacquet et Claude Lhote (2012) écrivent que « pour les phobiques, la présence d’autrui constitue une défense sans laquelle ils ne peuvent affronter la situation ou l’objet phobogènes. L’autre devient alors un objet contra-phobique, qui a un effet bénéfique sur l’angoisse ». Nous comprenons que la souffrance, qui se traduit par une attaque de panique ou une crise d’angoisse, est insupportable pour le sujet phobique qui en est l’objet. La seule idée de se retrouver seul face à la situation phobogène provoque déjà les symptômes phobiques (accélération cardiaque, respiration haletée, tremblements…). Par contre, le plus souvent, la présence d’un autre sécurisant rassure le sujet phobique et tout devient moins prégnant : avec cette personne, affronter la situation phobogène devient possible.
Voici un exemple d’objet contre-phobique, qui est la présence rassurante et contenante d’une personne de confiance. Un jour, alors que Clara était seule dans sa maison, elle va au fond de son jardin pour activer l’arrivée d’eau et elle croise un rat. L’un et l’autre sont surpris par la situation : le rat fuit dans un sens et Clara dans l’autre. Depuis cet événement, sa phobie du rat (musophobie) a décuplé : Clara ne va plus au fond de son jardin, sauf si elle est accompagnée de son conjoint ou d’un homme de confiance. Depuis quelques séances, Clara reprend confiance en elle et remarque une nette progression et une baisse d’intensité de ses peurs.
Une phobie à part : celle de l’impulsion
C’est une angoisse permanente qui ne quitte pas le sujet et le contraint à agir contre son gré. Paul Denis (2011) écrit que « la phobie d’impulsion est constituée par l’angoisse soulevée à l’idée de se sentir contraint à faire quelque chose de dangereux, de grossier ou d’insolite (…) La plus répandue des phobies d’impulsion s’organise autour des objets pointus ou coupants : couteaux, ciseaux, outils avec lesquels on pourrait ou tuer quelqu’un ; mais elle se porte aussi sur les angles de tables et de meubles contre lesquels il serait possible de se cogner ou de se blesser ».
Sabine, 25 ans, présente les symptômes d’une phobie d’impulsion. Elle disait qu’elle éprouvait, d’une manière fantasmée, sa peur d’être contrainte à faire du mal à son compagnon avec qui elle vit, ou à ses proches, à l’aide d’un couteau. Elle réitérait tout l’amour qu’elle éprouvait pour chacun et se reprochait, sur un ton de culpabilité, cette pulsion morbide qui l’envahissait. Le seul fait de voir un objet tranchant sur son bureau ou sur la table de la cuisine lui faisait monter son angoisse sans pouvoir la contenir.
La phobie d’impulsion crée des pensées obsédantes qui ne quittent pas le sujet. Le danger fantasmé est prégnant.
La phobie et ses mécanismes inconscients du moi
Il est utile de dire que si la partie immergée de l’iceberg n’est pas traitée, il est fort possible que le symptôme réapparaisse dans sa forme initiale ou sous une autre. La peur phobique, puisqu’elle est irrationnelle, devient d’autant plus handicapante du fait qu’elle est incomprise par le sujet lui-même.
Pourquoi incomprise par le sujet ? Parce que le mécanisme psychique effectue une opération intelligente à notre insu, en mettant en place des mécanismes de défense inconscients — appelés entre autres refoulement, projection et déplacement — afin de pouvoir décharger partiellement sur un objet ou dans une situation la pression inscrite dans le psychisme, qui est le témoignage du conflit interne. En ce sens, la phobie est la résultante d’un conflit émotionnel interne enfoui dans notre psychisme, et qui s’exprime d’une manière déguisée par une peur irrationnelle focalisée sur un objet ou une situation phobogène. Dans l’immense majorité des cas, la phobie qui se met en place ne correspond pas à quelque chose de rationnel.
Guérir de la phobie, est-ce possible ?
Pour se protéger de la phobie, comme nous venons de le voir, la stratégie d’évitement, les conduites contre-phobiques ou le besoin d’un objet contre-phobique nécessitent une dépense psychique importante pour lutter contre l’angoisse qui pointe dans les circonstances phobogènes. Le risque est que la phobie s’amplifie, s’entretienne d’elle-même, et que le sujet en reste la victime.
Nous avons vu que la phobie est un symptôme, la partie immergée d’un iceberg. Paul Denis (2011) écrit que « c’est sur l’organisation psychopathologique qui sous-tend le symptôme phobique manifeste que portera le traitement, et non électivement sur le symptôme lui-même ».
Effectivement, traiter seulement le symptôme ne fera qu’assainir la partie émergée de l’iceberg, sans pour autant traiter la partie immergée, c’est-à-dire ce qui est caché sous le symptôme : l’aspect conflictuel intrapsychique du sujet, en proie à des conflits émotionnels enfouis dans l’inconscient.
Fréquemment, la première demande du patient victime de phobie est de comprendre, d’apporter du sens, puis la seconde d’en débarrasser. J.-D. Nasio écrit en 2016 : « L’écoute apporte le sens et le sens soigne le symptôme. » Cela veut dire que si ce qui est irrationnel devient rempli de sens, alors il peut être classé parmi les faits connus et compris par le sujet, et n’a plus besoin de s’exprimer par le symptôme.
Il m’est souvent arrivé de dire que le problème de la phobie se trouve ailleurs que dans son apparence, mais plutôt dans ce qu’elle symbolise. À ce propos, Paul Denis (2011) écrit : « Si la compréhension du sens de ce qui se passe pour eux est importante, l’essentiel reste la compréhension affective, la possibilité de retrouver les sentiments et les souvenirs que l’investissement du système phobique avait fait passer à l’arrière-plan. » Nous sommes bien ici sur le conflit émotionnel, qui est la source de toute angoisse et du symptôme qui traduit ce conflit.
En thérapie, il est important de trouver le lien entre la phobie et l’histoire de vie du sujet. Les angoisses sont souvent liées à la perte, la séparation, l’abandon, l’intrusion, le détachement, l’étouffement. Pour paraphraser J. Bowlby (2002) à propos de la théorie de l’attachement : un sujet ne peut se séparer d’un endroit que si sa représentation est sécurisée pour lui-même, afin d’être certain de pouvoir y retourner en toute sécurité.
L’idée est de mettre au grand jour ce qui relie symboliquement l’objet de la phobie à l’angoisse de la perte, de la séparation, de l’intrusion, de l’abandon ou d’autre chose. L’idée de la psychothérapie est de comprendre l’émotion, le traumatisme affectif, pour identifier la raison de la peur, de la situation ou de l’objet phobogène. Il s’agit de comprendre la symbolique qui fait le lien entre le sujet et ce qu’il appelle lui-même sa phobie, son empêchement.
Si le conflit interne qui persiste chez le sujet phobique est dévoilé par le sujet lui-même, pour ensuite être réfléchi, verbalisé, alors la motion pulsionnelle qui résiste et produit l’angoisse et le symptôme phobique sera libérée de son enfermement, de son refoulement, pourra être reconnue par le sujet lui-même et replacée à sa juste valeur : si la conscientisation de l’origine de l’angoisse est dévoilée, alors la peur irrationnelle n’a plus d’attache pour exister et la phobie tend à disparaître.
Phobie et thérapie intégrative
Le traitement de la phobie ne s’arrête pas à la seule compréhension cognitive et émotionnelle de ce qui crée le symptôme. Il est nécessaire de consolider le traitement par une méthode intégrative, qui nécessite des exercices pratiques que le sujet fera lui-même entre les séances, auxquelles il participera assidûment. Les expériences seront rapportées en séance pour examiner les ressentis et explorer les émotions enfouies. La méthode comportementale (TCC), associée et intégrée à la méthode de psychothérapie analytique, en collaboration avec le patient, est l’une de celles qui présentent des résultats durables.
Exemple de traitement de la phobie
Une patiente, Patricia, 50 ans, célibataire et professionnellement reconnue dans son corps de métier artistique, décrivait un jour sa panique inexplicable de prendre l’autoroute depuis une vingtaine d’années. Sa seule solution était d’emprunter les routes départementales, qui rallongeaient considérablement son temps de conduite, et elle en était épuisée. « Comment faire, disait-elle, pour sortir de ma phobie ? » Dans cet exemple, il a fallu tout d’abord définir la symbolique de l’autoroute : en l’occurrence, la vitesse, la séparation, le voyage, le départ, quitter ce qui est important. Ensuite, relier cette symbolique à l’émotion négative, c’est-à-dire à la peur, à l’angoisse, puis définir ce que contenait l’angoisse de Patricia. Il a aussi fallu remonter 20 ans en arrière, au départ de la phobie, au fait symbolique qui était relié à la symbolique de l’autoroute. Puis il a fallu comprendre la peur panique de la séparation qu’elle refusait d’avec un être cher, encore plus tôt durant son enfance, pour accepter sa représentation archaïque restée inscrite dans son inconscient d’adulte, et qu’elle déplaçait sur une situation phobogène. Elle comprenait que les voies qui rallongeaient sa route étaient, symboliquement, le temps plus long de sa séparation. Cette personne a su raccorder son refus de quitter son illusion de toute-puissance de rattachement à l’être aimé, pour enfin se détacher sereinement et reprendre sa route sans avoir peur que l’autoroute la divise, la morcèle, l’éloigne définitivement de ce qui lui tenait le plus à cœur et qui, finalement, répondait à son manque, à ses failles narcissiques, qui faisaient partie de ce qu’elle était aujourd’hui. Sa conscientisation lui a permis de se rapprocher d’elle-même, de ne plus être angoissée par rapport à la séparation, donc à ses rencontres. Les exercices pratiques (TCC) qu’elle a faits ont permis de rapporter ses ressentis. Progressivement, elle a rallongé ses trajets. Puis un jour, après de nombreuses séances progressives, elle a dit : « Ça y est, j’ai fait 150 km sur l’autoroute, je suis fière de moi. »
En conclusion
La phobie est unique au sujet. Elle est en rapport avec son histoire de vie. Par conséquent, si la phobie possède une définition générale dans l’apparence de sa partie émergée, autant le sens qu’elle renferme dans sa partie immergée appartient à l’histoire de vie du sujet, qui doit être prise en considération dans son traitement. S. Freud (1915-1917) écrit : « Toutes les fois que nous nous trouvons en face d’un symptôme, il existe un processus inconscient qui contient le sens du symptôme. Il faut que ce sens soit inconscient pour que le symptôme se produise. Dès que le processus inconscient devient conscient, le symptôme disparaît. »
C’est par un travail collaboratif entre le sujet et le thérapeute, un examen minutieux et pas à pas de ce qui se cache dans sa partie immergée émotionnellement, que la peur irrationnelle de la phobie peut être éradiquée ; sans omettre, bien naturellement, que l’intégration d’expériences pratiques et les retours sur celles-ci permettent de consolider la guérison.