Être, c’est exister et vivre ce que le sujet est dans son intégralité, c’est-à-dire en bonne entente avec la conscience de soi et de son environnement, dans l’expression bienveillante de soi dans l’environnement. Paraître pourrait se dire « pare-être », c’est-à-dire être par quelque chose qui donne l’illusion d’être, d’exister et de vivre. Pour le dire autrement, c’est être dans un idéal qui répond à une demande inscrite dans l’inconscient, mais qui demande que le sujet soit un autre, en réponse à ce qui est en soi.
Le paraître et le manque
Si l’être est dans le manque, le pare-être permet au sujet de se protéger de l’être manquant, c’est-à-dire de cette partie qui manque à l’être pour être — en d’autres termes, le manque à être.
Si le manque à être devient une souffrance intolérable au psychisme, alors la nécessité du pare-excitant — c’est-à-dire, plus simplement, d’une vitre, d’un miroir, d’une posture — permettra au sujet de se protéger par un autre soi, pour ne pas provoquer l’excitation de ses failles narcissiques, c’est-à-dire de l’être souffrant du manque à être en relation avec son environnement. Ainsi, le paraître apparaît comme une solution à la souffrance du manque, qui révèle la souffrance de l’être à la recherche de ce qui pourrait combler son vide : le manque de ce qui a été, qui est une déprivation de ce qui a existé et n’est plus. En ce sens, l’inconscient, la sensation ou l’intuition perçoit le vide de ce qui a été nourrissant dans la prime enfance et qui a disparu, laissant le besoin dans son incomplétude. Il existe également le manque de l’être qui a tenté de combler son manque par le nouvel être venu ; dans ce cas, le manque se forme par la disparition de l’être et de son manque. Par conséquent, le manque du sujet est aussi le manque de celui qui lui a permis d’être. Le pare-être devient alors un mécanisme de défense qui permet au moi de résister à l’absence de l’être incomplet ou, plus exactement, comme nous dit Lacan, de celui pour qui nous avons été — sans le savoir — à la place de son manque (1).
- J.-D. Nasio, « L’Hystérie ou l’enfant magnifique de la psychanalyse », éd. Petite Bibliothèque Payot, p. 156.
Le paraître entre semblant et réel
Le paraître pourrait être un mécanisme de défense qui tend à faire disparaître, illusoirement, le manque, c’est-à-dire ce vide, ce blanc — tout en sachant que, puisque le signifiant blanc existe, le manque reste présent. En faisant du « Lacanisme », il pourrait être dit que le semblant est le sans-blanc, c’est-à-dire l’illusion du sans-vide, c’est-à-dire sans le manque insoutenable au psychisme, sans le manque à exister ou à vivre. Le pare-être devient alors ce qui protège le sujet de son manque, c’est-à-dire le pare-excitation : ce qui protège de l’insoutenable réalité subjective de ne pas exister ou de ne pas vivre. Il devient la possibilité de sur-exister ou de sur-vivre par quelqu’un d’autre, qui est intégré au psychisme du sujet, dans son inconscient. Comment cet autre se construit-il ? La réponse à cette question conduit à réfléchir à la nécessité que l’autre Soi — celui qui va répondre à la demande de son environnement — conduise par réflexivité le sujet à recevoir la satisfaction qui calmera la tension pulsionnelle qui appelle et qui vise à combler son manque. Parlons simplement de manque d’amour et de bienveillance. Mais la satisfaction de la pulsion conduit à ce qui est appelé un prix à payer, c’est-à-dire une incomplétude de la satisfaction, envisagée illusoirement par le sujet — donc une frustration, petite mais présente. Par conséquent, la demande du sujet conduit ce dernier à exister par un paraître qui répond à la demande de l’autre, pour que le sujet lui-même puisse obtenir satisfaction ou réparation. Néanmoins, la demande est la représentation subjective — c’est-à-dire une interprétation de ce que le sujet vit — de ce qui l’entoure, et qui fait par définition référence à son vécu. Ainsi, le paraître répond à un discours interne qui repose sur une perception subjective de l’environnement, perçu subjectivement par le sujet. Par conséquent, au même titre que la réalité serait insoutenable au sujet si sa perception était sans pare-excitation, le paraître ou le pare-être est un second filtre protégeant d’une réalité interne insoutenable au sujet. Ainsi, l’effraction du pare-excitation de l’être, ou du pare-être, conduirait le sujet à se confronter à l’insoutenable de ce qui est son manque, pour aller vers le désir de disparaître de l’insoutenable réalité de son être souffrant.
L’épuisement du paraître
Si le paraître permet d’être dans l’illusion de l’absence du manque que le sujet cherche à combler indirectement, il devra partir en quête de ce qui peut lui renvoyer la satisfaction de ses pulsions en souffrance, qu’il refoulera pour satisfaire l’instance psychique qui le guide sur ce chemin. Le manque se forme et se transforme sur la base de ce qui lui a permis d’exister durant l’évolution psychosexuelle de l’individu.
Le sujet du manque est bien l’absence de la complétude du besoin archaïque, cité en amont ; de ce fait, le paraître du sujet va se construire au fur et à mesure de son évolution, en s’efforçant de répondre au désir de l’autre dans l’espoir de combler son manque archaïque, c’est-à-dire l’être qui a été mais qui a disparu. D’une part, cela lui permettra de s’adapter à la réalité sociale qu’il perçoit, en quête de ce que la réalité lui renvoie et qui relatif à son manque : cela pourrait être appelé le Moi social adapté. Dans le cas du paraître, la souffrance ne s’exprime pas mais est recouverte d’un faux self qui permet au sujet d’être dans un environnement. Si le faux-être — le paraître, le pare-être ou encore le faux self — vient couvrir la souffrance du sujet, alors la souffrance existe et reste enfermée dans le carcan du paraître : l’individu est confronté à un principe de réalité qui altère son principe de plaisir, et plus le principe de plaisir est altéré, amoindri au plus haut point, plus le faux-être — c’est-à-dire l’absence de ce qui fait l’existence et le vivre de l’être — devient le seul moyen de vivre et d’être du sujet. L’homéostasie des principes de réalité et de plaisir est déséquilibrée, et le sujet vit un quotidien par procuration, qui épuise son énergie psychique à satisfaire son environnement sans répondre à son propre besoin.
Le paraître et la dépression
Si le paraître empêche l’expression du manque à être du sujet, l’épuisement de ce dernier sera dans sa quête infinie de ce qui pourra lui permettre d’exprimer son manque, dans l’espoir de le combler. Ceci traduit l’insoutenable disposition du manque à être, de la souffrance psychique qui fait le sujet. Le sujet est dans sa souffrance, et sa solution est de paraître à l’autre sous un jour qui n’est pas l’expression de son être souffrant, mais de celui qui paraît adapté au rythme social. Dans ce cas, le Moi social adapté supporte le sujet et participe au soutien du Moi du sujet réprimé. La répression de l’expression de ce qui fait le lien entre les pulsions vise à conduire le sujet dans une forme de répression psychique : ne pas être, mais paraître ou pare-être. Cette forme de répression conduit l’individu à développer son stress psychique, et pourrait le conduire, à son point répressif ultime, à la dépression et au désir de disparaître.
L’expression du paraître
De ce qui vient d’être dit, le paraître est l’expression d’une souffrance réprimée qui demande à s’extérioriser pour être entendue et reconnue dans sa souffrance du manque, qui fait sa faille narcissique et sa difficulté à vivre et à percevoir subjectivement une réalité. Le paraître serait un second filtre qui tend à protéger de la souffrance du manque trop importante. La conscientisation du manque conduit à être dans son manque, à le vivre, à accepter ce qui fait l’absence, à pleurer l’absence, pour enfin accepter d’être, d’exister et de vivre. Le chemin du deuil devient la mise au jour du paraître, au profit de l’être. Selon Lacan, le vide contient une énergie qui pousse et qui fait sortir le sujet de l’impasse du désir de l’autre par le biais du langage.