Parler à quelqu’un que l’on ne connaît pas de ce qui nous fait souffrir peut sembler étrange. Et pourtant, au fil des séances, il arrive que des sentiments forts apparaissent envers le psychanalyste: confiance profonde, irritation, attachement, besoin d’être approuvé, voire colère ou déception. Ces ressentis surprennent parfois la personne qui les éprouve. Ils ont un nom en psychanalyse : le transfert. Loin d’être un accident ou une gêne, le transfert est l’un des éléments les plus précieux du travail thérapeutique.
Qu’est-ce que le transfert ?
Le transfert désigne le fait de revivre sur la personne du psychanalyste des sentiments, des attentes et des modes de relation qui nous appartiennent en propre, et qui se sont construits au cours de notre histoire, souvent sans que nous en ayons conscience. Le patient/analysant « transfère » sur l’analyste ce qu’il a éprouvé autrefois vis-à-vis des figures importantes de sa vie : les parents, les personnes qui l’ont élevé, aimé, protégé, déçu ou blessé. Il ne s’agit pas d’un choix délibéré, ni d’une confusion : c’est un phénomène inconscient, qui se manifeste d’autant plus librement que la parole est libre. Freud l’a découvert très tôt dans l’histoire de la psychanalyse et lui a donné une place centrale : pour lui, le transfert n’est pas un obstacle à la cure, il en est le champ de travail — ce qui s’y re-joue peut y être compris.
Comment le transfert se manifeste-t-il ?
Le transfert peut prendre des formes très variées, car il reprend celles de nos relations les plus anciennes. On peut éprouver le besoin d’être reconnu par son psychanalyste, la peur de le décevoir, l’envie de lui plaire, ou au contraire l’impression d’être jugé par lui. On peut craindre qu’il nous abandonne, attendre de lui une réponse qu’il ne donnera pas, lui prêter des intentions qu’il n’a pas, ou se surprendre à éprouver à son égard une colère disproportionnée. On peut aussi se taire précisément avec lui, réserver au psychanalyste la même pudeur ou la même révolte que l’on réservait autrefois à un parent. Ce qui est en jeu n’est jamais uniquement la personne réelle du psychanalyste: c’est la place qu’il vient occuper dans notre monde intérieur.
Pourquoi le transfert est-il utile, alors qu’il dérange ?
Précisément parce qu’il dérange. Ce que nous vivons dans la relation thérapeutique, nous le vivons aussi, souvent sans le savoir, dans nos relations amoureuses, amicales ou professionnelles : c’est ce qu’on appelle la répétition. Le transfert a la particularité de rendre cette répétition visible et parlable, dans un cadre qui la rend inoffensive. Ce qui autrefois agissait en silence — une peur d’être abandonné, un besoin d’être aimé, une soumission, une révolte — devient dans la séance une expérience partagée, que le patient et le thérapeute peuvent observer ensemble et explorer. Le transfert ne se supprime donc pas : il s’écoute, il s’interprète, il se comprend. C’est en ce sens que Freud considérait que le transfert, loin d’être une résistance, était « le terrain sur lequel doit se livrer la bataille » — autrement dit, le lieu même où devient possible le changement.
Le transfert n’est pas de l’amour ou de la haine « en trop »
Beaucoup de patients se sentent coupables ou honteux d’éprouver des sentiments intenses pour leur psychanalyste, ou craignent de « dépasser les limites ». Il est important de savoir que ces sentiments n’ont rien d’anormal : ils ne disent pas quelque chose de la personne réelle du psychanalyste, mais quelque chose de votre histoire. Le cadre de la séance — la régularité, la parole, les règles qui l’organisent — existe précisément pour que ces émotions puissent s’exprimer et être pensées, sans jamais mettre quiconque en danger. Pouvoir dire en séance : « je me sens jugé par vous », « j’ai peur que vous m’abandonniez », « j’aimerais vous rencontrer en dehors » — et l’explorer avec le psychanalyste — fait partie du travail, et souvent des moments les plus féconds de la cure.
Et le psychanalyste, ressent-il aussi des choses ?
Oui, et c’est reconnu : les ressentis du psychanalyste envers son patient s’appellent le contre-transfert. Loin d’être une faiblesse, le contre-transfert est un outil de travail : l’émotion qui s’éveille en lui dans la séance peut être un écho de ce que le patient porte en lui, et que celui-ci ne peut pas encore dire. C’est l’une des raisons pour lesquelles les psychanalystes et psychothérapeutes analytiques sont eux-mêmes formés à analyser leurs propres réactions — notamment par un travail personnel préalable — afin d’accueillir le transfert du patient sans s’y laisser prendre ni s’y opposer.
Ce que le transfert permet de découvrir
Au bout du compte, le transfert permet de comprendre quelque chose d’essentiel : la manière dont nous construisons nos relations et dont notre passé continue d’agir dans notre présent. Vieux schémas d’attachement, peurs anciennes, besoins insatisfaits, façons de se soumettre ou de se défendre — tout cela se rejoue dans la relation thérapeutique, et c’est justement là qu’il devient possible de le repérer, de le nommer et, progressivement, de s’en libérer. En ce sens, le transfert n’est pas un accident de la cure : il en est le moteur. Ce qui se joue dans la relation avec le thérapeute, un jour, n’a plus besoin de se rejouer aveuglément ailleurs.
Le transfert, c’est notre histoire qui vient se déposer dans la séance — pour qu’enfin elle puisse être entendue, comprise, et peu à peu transformée.