« Je sais que ça me détruit, et je continue »
Voilà ce que disent les personnes dépendantes : « je sais que ça me fait du mal, et pourtant je continue ». Alcool, cannabis, jeux d'argent, écrans, sexe, médicaments, travail à l'excès ( burn out) — les comportement et les objets changent, mais le mécanisme est le même : un "besoin" qui se répète pour donner l'illusion de l'apaisement , pour recommencer plus fort à chaque fois, c'est une spirale. L'entourage dit souvent : « il n'a qu'à vouloiret il pourra ». La personne le dit elle-même : « il me suffit de me reprendre en main, demain, je sais ce que je fais ». C'est faux et c'est ce qui retarde le moment deprendre la décision d'être aidé . L'addiction n'est pas un manque de volonté : c'est un fonctionnement psychique qui a une histoire — et donc des raisons de pouvoir se résoudre.
L'addiction n'est pas l'objet, mais le rapport à l'objet
Le vrai sujet n'est pas ce qu'on consomme, mais ce que cette consommation cache à dire . Le recours à l'objet daddiction donne l'illusion de calmer une tension intérieure , une angoisse qui pèse dans le corps, un vide à remplir par l'absorption , coupe une émotion insupportable , procure un plaisir ou un apaisement qu'on ne sait pas trouver autrement. C'est pourquoi il est si difficile d'arrêter : on ne peut pas retirer une solution sans s'occuper de la cause réelle sinon la cause réapparaitra tôt ou tard, et la personne addicte le sais bien.
Le manque : de quoi ai-je vraiment faim ?
Le mot « addiction » vient du latin addicere : être lié, vendu, donné à. La personne dépendante est littéralement liée à quelque chose qii n'est pas réparé , qui n'a pas trouvé sa resolution. La psychanalyse pose alors une question dérangeante : que manque-t-il au sujet pour que ce lien devienne si vital ? Le manque que comble l'addiction n'est jamais celui de la substance elle-même — le manque est ancien : de reconnaissance, de présence, d'amour, de sens, de place dansla famille, la déprivationpeut-être. La dépendance peut être une tentative de se suffire à soi-même, de ne plus dépendre de l'autre, de ne plus risquer d'être déçu, d'être privé, rejeté ou abandonné. L'objet de l'addiction a un énorme avantage : il ne répond pas, il ne juge pas, il ne s'en va pas. Il est toujours disponible. C'est un substitut de relation.
La jouissance : pourquoi le plaisir devient une contrainte
L'addiction produit une jouissance qui passe par l'excitation. C'est un plaisir qui satisfait et qui abîme en même temps — le soulagement du verre d'alcool qui devient gueule de bois, l'excitation du pari qui devient dette, l'excitation de se cacher pour transgresser. L'addiction, c'est le moment où ce plaisir-là ne peut plus être différé, il devient pulsionnel : il faut satisfaire l'excitation par la substance, tout de suite, quel qu'en soit le prix à payer. Le corps s'en mêle (la dépendance physique est réelle ), mais le cœur du problème est psychique : la vie entière peut arriver à s'organiser autour de ce moment de satisfaction, et le reste devient accessoire.
La répétition : l'addiction rejoue une histoire
L'addiction obéit à la répétition : quelque chose de l'histoire personnelle s'est fixé, et se rejoue sans cesse dans le geste addictif du sujet qui n'a plus besoin de l'autre pour le satisfaire mais de l'objet qui lui tend les bras. Au coeur du psychisme, dans l'inconscient, une scène refoulée rappellen à l'insu du sujet le manque, une carence, un abandon, un secret , une exigence, qui n'a pas pu être dite, pensée, symbolisée. Ca revient sous forme de comportement. La répétition est une tentative. Quelque chose en nous rejoue la scène en espérant insconsciemment, à chaque fois, une issue différente. Tant que cette scène reste inconsciente, la répétition produit les mêmes dégâts. La faire remonter par la parole, la dire, c'est dénouer le symptôme qui se cache derrière le geste qui n'a de cesse de la refouler encore et toujours.
La honte : culpabilité qui enferme et isole
On consomme, on culpabilise, et la culpabilité fait mal, et pour calmer ce mal... on consomme. La honte isole, l'isolement renforce la consommation. C'est pour cela qu'il est si difficile d'en parler : avouer sa dépendance, c'est risquer le regard de l'autre. Mais c'est aussi la seule issue : ce qui se tait se répète ; ce qui se dit peut se denouer. Le propre d'un espace analytique et thérapeutique est d'offrir un lieu où la honte peut être déposée sans être jugée — et où le besoin qu'elle recouvre peut enfin être entendu pour ce qu'il est : un appel.
Ce que la psychanalyse propose
Il faut parfois un sevrage encadré, et c'est compatible avec un travail psychique. L'espace analytique et thérapeutique offre ce qu'aucun traitement chimique ne peut faire : la possibilité de donner un sens au symptôme en allant à la source de ce que le symptôme protège. Le but n'est pas seulement d'arrêter : c'est de n'avoir plus besoin d'arrêter. Quand ce qui était comblé par l'objet peut l'être autrement — par la parole, par des liens, par un désir qui reprend sa place — la dépendance perd sa raison d'être.
En résumé
L'addiction n'est pas un vice, ni un problème de manque de volonté : c'est une solution de survie devenue une prison. Elle comble un manque ancien, calme une tension intérieure, et remplace une relation par un objet toujours disponible, l'objet trasitionnel — au prix de la liberté. En comprendre le sens, c'est ouvrir une autre voie : non pas se battre contre le symptôme, mais entendre ce qu'il dit. C'est le travail d'une psychothérapie analytique : mettre des mots sur le manque, pour que la vie reprenne le pas sur la répétition.
Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, ou pour un proche, sachez qu'une dépendance se comprend et se travaille. La première démarche n'est pas de promettre d'arrêter : c'est de parler.