Deux mouvements, un seul psychisme
En chacun de nous cohabitent deux façons d'exister et d'être dans le monde. Une première orientée vers l'intérieur : celle qui ressent, reçoit, relie et contient. L'autre tournée vers l'extérieur, et qui pousse à agir, à projeter, à conquérir. Le psychanalyste suisse Carl Jung les a appelées la part féminine et la part masculine du psychisme, parce que ces deux mouvements existent en chacun de nous, indépendamment de son genre.
Cette idée dit quelque chose de simple : chacun porte en lui ces deux façons d'exister, et son histoire — son éducation, sa famille, ses rencontres — a favorisé l'une ou l'autre. Nos difficultés viennent rarement de ce que nous sommes ; elles viennent de ce qui, en nous, n'a jamais pu se développer.
Notre part intérieure
Il y a en chacun de nous un monde intérieur : des pensées non dites, des rêveries, des ressentis à montrer ou à cacher. Tout dépend de ce que l'histoire en a fait.
Pour certaines et certains, ce monde est un trésor à protéger, une intimité non négociable, qu'ils ont appris à préserver — parfois au point de ne plus savoir la faire partager.
Pour d'autres, ce même monde est un territoire presque inconnu, difficilement accessible, et qui ne montre ses prémices qu'au moment des crises et des remises en question. À celles et ceux-là, si vous demandez ce qu'ils ressentent, ils vous diront ce qu'ils font, ou n'ont pas pu faire.
Deux configurations inverses, un seul monde intérieur : soit il envahit tout, soit il reste en friche.
La part extérieure
Cette partie de nous-même nous pousse à entreprendre, construire, séduire, performer. C'est elle qui fait qu'on se lance, qu'on se lève le matin, qu'on va vers les autres.
Mais quand elle est poussée continuellement à l'extrême, sans la tempérance de la part intérieure, elle devient performance à vide et peut préparer les symptômes du burn-out, ou d'autres formes de dépression répondant à la tension exercée. On enchaîne les objectifs, les projets, les écrans ; on « passe à autre chose » plutôt que de prendre le temps de se ressentir, de se penser, de se rêver, d'imaginer. Ce qui n'est pas reçu à l'intérieur et est refoulé ne disparaît pas : il ressort des années plus tard en irritabilité, en tension, en corps qui lâche.
Ce qui nous arrive mérite d'être accueilli — et agi
La santé psychique ne réside pas dans le choix de l'un de ces deux extrêmes, mais dans leur réunion. Recevoir ce qui nous arrive sans l'avoir anticipé — une rencontre, un deuil, une épreuve — et ressentir les mouvements intérieurs qui se produisent, les penser, puis agir à partir de là. À l'inverse, réagir, entreprendre, et revenir à soi sans avoir pris le temps de conscientiser les effets intérieurs conduit trop souvent à une incohérence entre son réel désir et la mise en œuvre de celui-ci. Ce qui n'est pas élaboré de l'intérieur reste du bruit.
La tendresse et le désir : le couple intérieur
Ce couple intérieur s'observe aussi dans la vie amoureuse et sexuelle. En chacun, un pôle tendresse — la sensualité lente, le contact, l'état amoureux — et un pôle désir — l'élan, la tension, la trajectoire vers l'autre. Les deux pôles peuvent se déconnecter chez n'importe qui : sexualité performative sans ressenti, ou fusion sentimentale sans élan. Aimer pleinement, ce n'est pas posséder l'un des deux pôles : c'est les laisser circuler l'un dans l'autre. Les « préliminaires » ne sont ni une technique ni une étape : ils sont le moment où la tendresse et le désir apprennent à se parler.
L'enfant, l'œuvre, le projet
La part intérieure relie et engendre ; la part extérieure produit et lance. Ce que l'une conçoit, l'autre le met au monde. C'est vrai d'un enfant, d'une œuvre, d'une décision, d'une vie qui change : il faut avoir porté quelque chose en soi, et avoir osé le lancer dehors. Ceux qu'on appelle créateurs sont souvent ceux chez qui les deux pôles communiquent le mieux.
Devenir et rester entier
Aucun des deux pôles n'est le bon. Une vie uniquement intérieure s'efface dans le retrait et l'isolement ; une vie uniquement extérieure s'épuise dans la performance et la pression, et conduit vers la dépression. Le projet, pour quiconque, est le même : que la partie de soi restée muette trouve enfin sa voix et résonne sur son chemin. Voilà une définition de la maturité qui traverse les sexes et les époques.
En parler ?
Si vous avez le sentiment d'agir sans ressentir, ou de ressentir sans agir, une sexualité déconnectée des sentiments, un monde intérieur envahissant ou déserté — vous pouvez en parler, ça aide. En cabinet ou en visio, à votre rythme, un psy écoute ce que la partie de vous restée silencieuse a à dire — et ce qu'elle attend, peut-être depuis toujours, d'être entendue.