« Dès qu'il ne répond pas à mon message, je panique. » « Je préfère rompre avant qu'il me quitte. » « Je fais tout pour qu'il ne me laisse pas, et pourtant je ne suis jamais tranquille. » Si ces phrases vous parlent, vous connaissez la peur de l'abandon au sein du couple : cette angoisse sourde d'être un jour quitté(e), remplacé(e), délaissé(e) — même quand la relation va bien.
Qu'elle appartienne à l'un ou à l'autre, cette peur vient colorer les interactions et l'entente des deux partenaires. Elle est avant tout une peur individuelle, et non la peur du couple. Quand le silence est ressenti comme un vide, quand le retard devient une preuve, quand un regard devient une condamnation, l'interprétation de celui ou celle qui craint d'être abandonné(e) va bon train. La suspicion s'amplifie, l'investigation dans l'intimité de l'autre devient un réflexe, tout devient prétexte à interprétation — comme si celui qui a peur cherchait à prouver que son intuition est justifiée. Peut-être. Peut-être pas. On peut même se demander si le désir du sujet qui a peur n'est pas, au fond, celui d'être abandonné : enfin victime, il n'aurait plus rien à attendre, et son angoisse trouverait sa confirmation.
Ce que nous savons de l'origine de cette peur
Cette peur est une trace, mémorisée dans la partie inconsciente de notre mémoire : pour ne pas en souffrir, elle a été refoulée. Dans notre lointaine enfance, nos besoins ont été reçus, apaisés — ou laissés sans réponse. Ces premières expériences préconstruisent notre façon de vivre, adultes, les interactions et les relations, y compris l'engagement amoureux. L'enfant apprend, par la présence et l'absence de ceux qui l'entourent, que l'autre peut s'absenter sans disparaître, et que lui-même peut rester seul sans se sentir disparaître dans l'absence de l'autre.
Mais si cette construction reste fragile à l'âge adulte, c'est qu'elle a été malmenée : environnement imprévisible, maladie ou dépression d'un parent, séparations brutales, ou simplement une disponibilité affective manquante. L'absence de l'autre continue alors de résonner comme un danger vital : le risque que l'abandon se répète. D. W. Winnicott, M. Klein ou encore F. Dolto ont montré comment ces blessures sont des situations où le psychisme n'a pas pu élaborer ce qui lui est arrivé : la peur d'être quitté(e) est souvent ce qui n'a pas pu se penser — et qui se rejoue dans le couple, scène privilégiée des répétitions.
La peur de l'abandon dans le couple se répète de deux façons : soit pour en trouver la solution et en sortir, soit pour se prouver que la peur était réelle et inévitable. Dans ce second cas, le sujet se montre sensible aux rencontres qui vont réactiver ce sentiment d'abandon — et il les trouve. Ce n'est pas un hasard. Le psychisme retourne sur la scène de la blessure, espérant, à chaque reprise, une autre issue.
Dans le quotidien du couple
La peur de l'abandon peut créer de véritables rituels de vérification et de contrôle envers l'autre : relire les messages, traquer les signes, demander sans cesse des preuves d'amour. Elle peut aussi précipiter les événements : quitter le premier, ou saboter la relation quand elle devient heureuse, car le bonheur devient suspect, trop fragile à force d'être attendu. La dépendance affective peut s'installer, avec ses stratégies d'adaptation et de souffrance psychique. Et quand cette peur se traduit en angoisse, le corps prend le relais : crises de panique, insomnies, boule au ventre dès qu'il ou elle s'éloigne. L'angoisse s'installe dans le corps — et dans le couple.
La psychothérapie analytique peut aider le patient à dépasser cette peur
La peur de l'abandon n'est pas raisonnable, mais elle est légitime : elle révèle un sentiment vécu il y a longtemps dans l'histoire du sujet. On ne s'en libère pas en se répétant que tout va bien, ni en demandant à l'autre de nous rassurer sans fin — une attente qui épuise le couple.
Le travail thérapeutique consiste d'abord à comprendre ce qui fait la répétition : remonter dans les souvenirs du passé du sujet, ceux qui font lien avec ce qu'il vit aujourd'hui. Comprendre que l'enfant intérieur qui réside dans l'adulte qu'il est devenu est resté dans la peur d'hier — une peur non élaborée, non dépassée. C'est en compagnie du psychanalyste, qui travaille conjointement avec le patient adulte, que cet enfant intérieur — c'est-à-dire l'inconscient du sujet — peut être accompagné pour dépasser la peur d'hier, mieux avancer aujourd'hui, et construire par lui-même la confiance et l'estime de soi qui n'ont pas pu s'élaborer hier.
C'est là que le travail se fait : constater que l'autre peut manquer, s'absenter, se tromper, sans que le lien ne s'effondre. Construire, à deux, ce que le passé n'a pas pu construire seul : une séparation qui ne soit pas une perte de soi.
Petit à petit, un déplacement s'opère dans le couple lui-même : au lieu d'organiser la relation pour ne jamais être quitté, on apprend à pouvoir exister avec et sans l'autre. Ce n'est pas aimer moins ; c'est aimer sans se perdre — et paradoxalement, c'est souvent ce qui rend le lien possible.
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