Le mouvement des lycéens
Révolte automnale 2026, des milliers de lycéens descendent dans la rue partout en France. En septembre 2026 en banlieue parisienne comme en outre-mer, le mouvement connait cinq journées de mobilisation, jusqu’à 800 établissements perturbés en une seule journée début octobre. La génération Z revendique ses droits à étudier dignement : le remplacement des profs absents, des classes moins chargées, la réfection des bâtiments, la fin de Parcoursup qui semble nourrir les inégalités, avec un plan de financement de 10 milliards d’euros. Fin octobre 2026, le gouvernement propose 3 000 remplaçants. Une plateforme de concertation recueille 86 000 contributions.
Derrière ces chiffres, un fait qui interroge : des adolescents, que l’on dit apathiques et rivés à leurs écrans, se sont levés et ont parlé.
La psychanalyse sait une chose : « quand un adolescent agit, c’est presque toujours qu’il a quelque chose à dire et que ce quelque chose n’a pas trouvé d’autre voie. »
L’adolescence est une révolution
L’adolescence est un évènement majeur de la vie psychique : Le corps change, la vie pulsionnelle se réveille avec une intensité inédite, le sujet quitte la position de l’enfance pour devenir un sujet à part entière qui après avoir fait son apprentissage poursuit son élaboration de sujet désirant en exprimant socialement sa légitimité à être.Cette étape de la vie est violente, parce qu’elle exige le deuil de l’enfance, des certitudes, des parents idéalisés. C’est pourquoi l’adolescence est si souvent traversée d’actes, de révoltes, de transgressions, de mises en danger. L’acte est une manière de dire quand la parole fait défaut. Il faut du corps et du bruit pour faire exister ce qu’on ne peut pas encore formuler tranquillement.
Le passage à l’acte collectif
Quand un lycéen bloque son établissement il ne fait pas que défendre une revendication. Il accomplit un acte de parole (non-entendu) par d’autres moyens : « Je compte. Ce que je vis possède une valeur. Regardez ce qui nous arrive et vous concerne ! »
Trois éléments méritent d’être entendus d'un point de vue psychiquique :
1. La question des limites. Pour un adolescent un cadre solide est ce qui contient le bouleversement interne qu’il traverse. Le lycée est un nouveau lieu de regroupement, symboliquement il représente un contenant tout comme l’a été la famille jusque-là. Quand un lycée se fragilise, ce sont des re-pères qui s’effondrent, un avenir qui se défait et qui devient amer, « Amer avenir, amer avenir, bal parmi les rosiers... », une formule énigmatique et fulgurante, de René Char, avec la conscience d'un destin âpre ou désabusé. La colère dit alors : « Donnez-nous un cadre qui prouve que nous valons quelque chose ! »
2. Dire. Dire ce qui est pensé, ressenti, réfléchi, agit, mais surtout dire ! Ne pas être écouté c’est être empêché de dire. Ne pas être écouté malgré les demandes répétées, c’est nourrir le sentiment de rejet et le psychisme en prend un coup. L’état devient une nouvelle famille dysfonctionnante. Le sujet désirant a besoin d’être entendu dans son désir. C’est exactement ce qui se joue dans une cure : celui qui consulte un psy vient souvent parce que sa parole, quelque part, n’a pas été accueillie.
3. L’angoisse et ses symptômes. Bloqué l’entrée d’un lycée c’est symbolisé ce qui est dit : l’avenir est bloqué et nourrit l’anxiété grandissante de plus en plus fréquemment rencontrée dans les cabinets de psy : Parcoursup, la sélection, l’impression d’être trié, classé, jugé avant même d’avoir décidé pour construire de soi-même et avec les autres. L’adolescent a besoin d’élaborer un avenir ouvert pour agir ; quand cette ouverture est confisquée, l’angoisse se convertit en rage. La rage est plus supportable que la peur : elle donne l’impression d’agir plutôt que de subir.
Ce que la confrontation à l’ordre révèle
Les images de l’automne 2026 — policiers face à des adolescents de 15 ou 17 ans, 36 enquêtes ouvertes pour des violences présumées de forces de l’ordre, témoignages d’avocats dénonçant des gardes à vue de mineurs vécues comme humiliantes — racontent autre chose encore. Pour un sujet adolescent, être frappé, jeté au sol ou méprisé par la figure de la loi rejoue quelque chose de la famille dysfonctionnelle. La loi — au sens analytique, ce qui structure la vie psychique et permet de vivre avec les autres — est d’abord rencontrée dans la famille, puis à l’école, puis dans la cité. Que ce soit dans la famille ou dans la société, quand la loi est uniquement répressive et non contenante, le risque est double : soit une soumission résignée et apathique, soit une provocation sans fin, la confrontation devenant la seule manière d’exister, de dire, au regard de l’autre : mieux vaut être puni qu’ignorer nous disait déjà Freud par son article sur le fantasme de fustigation.
Un symptôme social qui nous regarde
La psychanalyse a toujours soutenu que le symptôme individuel dit quelque chose du contexte dans lequel il apparait. Un mouvement social de cette ampleur chez des mineurs, à l’automne 2026, est un symptôme social : celui d’une génération à qui l’on demande d’être performante, flexible, « résiliente », sans lui garantir ni cadre ni promesse faisant face à la dénégation et au déni d’un cadre qui ne veut pas entendre. Ce que ces lycéens disent, au fond, rejoint une phrase que beaucoup de patients formulent un jour sur le divan : « On m’a demandé d’être grand sans jamais me demander ce que je voulais. »